29 novembre 2016

Le deuil chez les enfants orphelins Entretien avec Hélène Romano, psychothérapeute spécialisée dans le psychotraumatisme, membre du conseil scientifique de la Fondation d'entreprise OCIRP, dédiée aux orphelins en France.

 

Transcription textuelle « Le deuil chez les enfants orphelins »

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Entretien avec Hélène Romano, psychothérapeute spécialisée dans le psychotraumatisme, membre du conseil scientifique de la Fondation d'entreprise OCIRP, dédiée aux orphelins en France.

 La blessure psychique de l'orphelinage est très méconnue. Il y a une attention portée, des fois une stigmatisation sociale, c'est ça qui est compliqué, mais être blessé psychiquement par la perte de son parent c'est trop peu reconnu. Déjà parce que le deuil chez l'enfant est très méconnu et on s'imagine que l'enfant va être endeuillé comme un adulte.

Or l'enfant c'est une personne, c'est une petite personne ça n'exprime pas la souffrance comme l'adulte ça l'exprime beaucoup par le corps par le mode de relation à l'autre, donc ils vont être plus anxieux ils vont être plus agités, plus capricieux ils ne vont pas forcément pleurer pendant des heures ils sont capables de rigoler et de vivre ça veut pas dire qu'ils s'en moquent et on constate que plus ils sont petits plus on a l'impression que ils n’ont rien perçu c'est très très violent pour eux parce qu'on leur parle plus de leurs.

Le deuil chez l'enfant est méconnu, alors en plus quand c'est un parent endeuillé il y a certaines fois une sorte de tabou il ne faut pas en parler surtout quand la mort est un suicide ou un crime c'est compliqué, la blessure psychique liée au trouble du deuil de l'enfant orphelin est très méconnue.

Il y a cette idée c'est pareil pour tous les troubles post-traumatiques d'autres types de traumas ou de la maltraitance ou des accidents et là pour l'orphelinage c'est particulièrement criant, il y a cette idée que les enfants orphelins doivent être tristes tout de suite et puis après la vie continue autrement dit, ils ont perdu leur parent en primaire en primaire, en grandissant ils continuent leur vie de gamins d'école, ça allait bien l'entourage a su les protéger et puis en grandissant ils ont des fois des moments d'effondrement à des périodes qui peuvent paraître ou être amoureux, être amoureux moment de rupture où les adultes ne comprennent pas, en disant "il est heureux" "c'est la vie",  "c'est chouette" on ne comprend pas et pourquoi ce sont ces moments-là qui peuvent entraîner des ruptures parce l'enfant qui grandit en étant amoureux il a droit au bonheur, c'est la vie, il se projette en amoureux, il s’identifie comme papa, maman amoureux mais papa il est mort ou maman est morte et tout d'un coup on a peur de mourir aussi on ne s'autorise pas ce bonheur-là et on s'effondre avec une souffrance du deuil majeure de pleurs, de tristesse si l'enfant avait assisté à la mort, des fois il y a des reviviscences d'images, de sons d'odeurs qui reviennent, qui sont très violentes et là personne ne comprend, l'entourage ne comprend pas au collège au lycée, on ne comprend pas et puis quand ça arrive adulte on ne comprend pas davantage on dit : "mais attend il est où le problème ?" ça fait longtemps !

Alors je donnerai deux exemples, une maman enceinte qui avait perdu son papa à deux ans et elle est enceinte à 38 ans et elle s'effondre, elle a une vraie dépression de deuil en étant enceinte, alors ça affole de tout le monde, il y a un déni par rapport à ça et ce qui va l'aider, c'est se dégager du déni donc l'idéal, il faut aider d'abord les personnes qui la prennent en charge donc son mari, la sage-femme, l'équipe de PMI qui un moment donné vont se dire, dépression, il faut l'hospitaliser, c'est un cas psychiatrique c'est une dépression du deuil, ce n'est pas une dépression psychotique, c'est autre chose, on n'est pas sur ce registre-là.

Et le déni c'est de lui dire, mais attendez madame ça fait trente-huit ans, ça fait trente-six ans il faut passer à autre chose... Et en fait cette maman, à deux ans, n'a pas eu le droit d'assister aux funérailles elle n'a jamais pu ritualiser la mort de son père et je vais l'accompagner là-dedans et l'aider à parler à son bébé de la mort de son père, de faire un petit cahier, un petit album photos donc elle va faire son processus de deuil et ça va l'aider à être disponible psychiquement pour son bébé mais il va falloir beaucoup expliquer aux collègues que ce n'est pas extraordinaire d'avoir cette souffrance, cette expressivité longtemps après.

Un autre exemple très rapide, mais c'est vraiment important de l'expliquer, on parlait des attentats les attentats ont bouleversé les Parisiens, les Niçois bien sûr mais aussi des gens plus extérieurs qui n'étaient pas là qui n'ont pas vécu l'horreur d'avoir failli perdre un proche, qui n'ont pas vu leur quartier omplètement transformé en mouroir ils étaient à distance et pourtant ils se sont effondrés ils ont appelé, ils ont demandé des et parmi ces gens-là dans les consultations au moins sur les consultations sur le même secteur 30 % des consultations post attentats ont été liés à des réactivations post-traumatiques, donc de gens qui se sont effondrés avec des reviviscences c'est-à-dire des troubles comme s'ils revivaient leur propre trauma des années après c'est énorme 30%, et ces personnes-là pour une grande majorité, soit avaient été maltraitées, soit endeuillées et on trouve des personnes endeuillées dans l'enfance et tout d'un coup ils s'effondraient en disant oui c'est horrible les attentats, mais orphelin et bien moi je me suis rappelé, je suis aussi orphelin.

Je pense à un monsieur de 60 ans il a sa vie derrière lui qui a perdu son parent à 4 ans les deux parents à 4 ans dans un mais le mot orphelin a raisonné pour lui, à tout moment de la vie on peut avoir des moments d'effondrement, à tout on peut avoir besoin qu'on fasse attention en tant qu’orphelin à ce qu'on peut vivre parce que la blessure psychique peut se réactiver et c'est pour ça qu'au niveau de la Fondation d'entreprise de l'OCIRP et du conseil scientifique on essaie de sortir de l'invisibilité les orphelins parce qu'il faut prendre soin d'eux ici, mais aussi demain parce qu'à tout moment cette blessure peut se réactiver.  Alors c'est une cicatrice de vie, c'est quelque chose qui fait partie de la vie on peut l'apprivoiser, donc il y a plein de choses à faire et c'est là-dessus qu'on bataille beaucoup pour expliquer ce qui peut être mis en place mais c'est aussi important que socialement les gens comprennent qu'être orphelin c'est quelque chose qui va bouleverser une vie qui va permettre des fois de créer des liens qu'on n'aurait jamais créés, mais ça nécessite une attention parce que les orphelins se plaignent peu, très peu et quand ils ont un moment de détresse, de souffrance, de difficulté particulière, le pire pour eux c'est le déni de cette souffrance-là, donc pouvoir être présent à ce moment-là, ne pas dénier, simplement être présent, en disant "oui, ça n'a pas dû être simple", "je suis là, si tu as besoin d'en parler" les reconnaître dans ce qu'ils ont vécu c’est les aider à ne pas être figés dans cette histoire, mais à faire de ce passé d'orphelin de ce présent aussi d'orphelin quelque chose qui les aide à construire leur vie et non pas qui va plomber leur vie.

Donc c'est sortir les orphelins de l'invisibilité, c'est vraiment la responsabilité de tous ce n'est pas juste de chacun, on est tous responsables de ça, c'est une question éthique qui engage notre société.

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