16 juin 2016

À cœur et à raison Ils ont 3 ans quand leur père décède d’un cancer. Avec des fragments de souvenirs, Margaux et Thibault assemblent les pièces du puzzle pour esquisser le portrait de l’absent idéalisé.

Ils ont 3 ans quand leur père décède d’un cancer. Avec des fragments de souvenirs, Margaux et Thibault assemblent les pièces du puzzle pour esquisser le portrait de l’absent idéalisé. Dans cette quête de la pièce manquante, les lycéens parisiens, jumeaux âgés de 15 ans, parlent avec courage et pudeur de leurs blessures, de leurs doutes et de leurs espoirs. Un témoignage où deux voix se superposent et se télescopent, parfois.

Quels souvenirs gardez-vous de votre père vivant ?

Thibault : J’ai le souvenir de la dernière fois où je l’ai vu. Nous sommes partis de chez notre sœur pour aller chez nous. Je revois mon père, je me souviens de ce qu’il a dit lorsqu’il nous a embrassés. Margaux : Moi, j’ai peu de souvenirs. Mais ma famille m’a dit que c’était un bon papa, que c’était difficile, pour lui, de laisser ses enfants. 

Qui vous a annoncé le décès ?

Margaux : C’est maman qui nous a dit qu’on ne verrait plus notre père, qu’il était au paradis. On a pleuré, mais on ne comprenait pas ce qui se passait. Je me souviens que j’attendais qu’il revienne.

T. : C’est vers 6 ou 7 ans, qu’on a compris.

M. : On n’a jamais accepté sa mort, mais c’est devenu une habitude de vivre sans père. De toute façon, on n’a pas le choix.

Quels liens avez-vous gardés avec votre père décédé ?

 M.  : Nous avons plus de contacts avec notre père mort que vivant.

T.  : Pendant longtemps, on allait presque tous les dimanches sur sa tombe.

M. : Et c’était l’occasion de lui faire des cadeaux : des boules à neige, des feuilles, des dessins.

T. : Aller au cimetière, c’était pour nous, mais aussi pour notre mère. Elle a toujours voulu que nous pensions à notre père.

M. : Elle ne nous a jamais forcés à aller au cimetière. Moi, cela me permettait d’être en contact avec lui. Chaque fois que j’allais le voir, je lui parlais comme s’il était face à moi, qu’il allait me répondre. Ça me libérait.

T. : Maman nous disait : « parlez-lui ».

M. : Aujourd’hui encore, je continue de lui parler : je lui raconte ma journée, mes histoires. C’est mon père, donc je partage avec lui des moments clés, qu’il soit là, ou non.

T. : Moi aussi, je continue de lui parler, seul, dans ma chambre, surtout quand je suis triste ou énervé, ou quand je pense à lui.

Avez-vous conservé des objets, des souvenirs de lui ?

M. : Il a laissé plusieurs souvenirs : un cahier dans lequel il a écrit dès qu’il a été malade, des photos de mariage avec notre mère, des photos avec nous à notre baptême, des santiags, des vêtements, un petit cheval de bois.

T. : Nous avons chacun des souvenirs dans nos chambres respectives. J’en ai besoin. Si je ne les ai pas, je me sens un peu seul. Quand je lis le cahier, j’ai l’impression d’être avec lui, même si ça fait mal quand je le lis. Il raconte son hospitalisation pour son premier cancer de la gorge, puis sa sortie et sa rémission.Lors de sa deuxième hospitalisation pour son cancer du poumon, il n’a pas pu terminer le cahier, car sa main tremblait.Il n’a pas pu finir la phrase de fin : et c’est ça qui est dur. Il parle de nous et de tous ses enfants, dans le cahier.

M. : Du début à la fin, c’est dur de lire ce cahier. Il savait qu’il n’allait pas voir grandir ses deux plus jeunes enfants.

T. : Moi, je me demande toujours comment il aurait été avec nous, ce qu’on aurait partagé ensemble.

Vous sentez-vous parfois coupables ?

M. : Il m’est arrivé de culpabiliser d’être venue au monde, parce que notre père est parti avec un sentiment d’abandon et de tristesse. Mais plus le temps passe, plus je prends conscience que je ne suis responsable de rien. Aujourd’hui, si j’avance dans la vie, c’est pour mon père.

T. : Je n’ai pas ce sentiment de culpabilité : ce n’est pas de notre faute s’il est parti. Mais plus je grandis, et moins je pleure. Je m’en veux. J’ai peur de l’oublier petit à petit, j’ai peur qu’il ne me manque plus.
 
M. : Avant, je ne me voyais pas grandir sans lui, parce qu’un père et une mère, c’est vital. Je me demande souvent à quoi va ressembler ma vie. À mon mariage, qui m’accompagnera ? Comment mes enfants feront-ils sans grand-père maternel ? Aujourd’hui, si j’ai augmenté ma moyenne générale en classe, c’est d’abord pour mon père, et un peu pour moi. J’aimerais être puéricultrice. J’ai fait des stages en maternelle avec des enfants : on m’a dit que j’avais un bon contact avec eux. J’aimerais aider les petits.

Quelles étaient vos relations avec vos camarades et vos enseignants à l’école primaire ?

M. : Mes copines de maternelle me demandaient souvent pourquoi mes deux parents ne venaient pas me chercher à l’école. Je ne savais pas trop quoi répondre, parce que c’était compliqué à expliquer. Nous-mêmes, nous n’arrivions pas à comprendre.

T. : À partir du CP, les enseignants savaient que mon père était décédé. Quand j’étais triste, je leur disais que je n’étais pas bien, que mon père me manquait. Ils ne savaient pas quoi répondre. Pour me consoler, ils me disaient : « Ce n’est pas de ta faute, il ne faut pas t’en faire ». Ils ne pouvaient pas faire grand-chose.

M. : Les autres élèves étaient proches de nous. Dès que nous en avons parlé, nous nous sommes sentis entourés.

T. : Nous n’avons pas été rejetés par nos amis.
 
Que faisiez-vous pour le cadeau de la fête des pères en classe ?

T. : On a eu un beau-père un an après le décès de notre père. C’était un proche de la famille.

M. : On voyait tous les enfants préparer des cadeaux pour leur père. Notre beau-père nous élevait, donc on lui faisait un cadeau.
 
T. : En réalité, nous faisions deux cadeaux : un pour notre beau-père et un pour notre père. Nous allions sur sa tombe pour lui donner notre cadeau.

Comment se sont passées vos années collège et aujourd’hui, vos études au lycée ?

T. : Pour remplir les fiches en début d’année, il y a une case « problèmes familiaux ». J’ai écrit que mon père était décédé. C’est une information importante.

M. : Je ne peux pas écrire le nom de mon beau-père dans la case père, même si j’ai de l’affection pour lui. Personne ne prendra la place de mon père.

T. : Parfois, en cours, je n’étais pas bien, j’étais triste. Certains profs sont venus me parler, mais ce n’est pas moi qui allais vers eux.

M. : Moi, je n’ai jamais pu en parler à mes profs. Ma tristesse se transforme en haine. Quand je pense à mon père, j’ai des larmes de colère, parce que moi, je me demande pourquoi on n’a pas eu droit à un papa.

Quelles relations avez-vous avec vos amis ?

M. : Les amis n’osent pas nous parler de leur père, car ils ont peur de nous blesser. Si j’avais encore mon père, je parlerais de lui très souvent. Donc, je ne priverai jamais personne de parler du sien. Moi, ça me fait du bien de les entendre parler de leur père. J’imagine ce que mon père aurait fait ou dit dans les situations que vivent mes amis.

T. : Au collège, je me souviens d’un élève qui s’est moqué à plusieurs reprises de mon père : il l’imitait en train de fumer, tousser et mourir. J’ai laissé passer les deux premières fois, mais à la troisième, je me suis battu.

M. : Je ne supporte pas qu’on critique mon père. Pour moi, mon père est parfait. Au fond de moi, je sais que ce n’est pas le cas. Les derniers mots qu’il a écrits, les dernières paroles qu’il a prononcées, ce sont de jolies choses et je n’arrive pas à m’en défaire.
 
Parlez-vous de votre père quand vous êtes tous les deux ?

T. : Jamais.

M. : Si on en parle, on sait que l’un des deux fondra en larmes.

T. : Et si on n’est pas d’accord sur un point, on va se disputer.

M. : On peut se disputer sur tout, sauf sur notre père. Avec Thibault, j’ai pris un peu la place du papa. Je suis protectrice, je suis sur son dos tout le temps.

T. (sourire) : Et c’est bien ça, le problème !