La difficulté des orphelins à dire
Tous les orphelins se sentent coupables ! « C’est ma faute si mes parents sont morts. » Déjà, ce n’est pas facile à dire : « Je ne suis pas aimable et ils sont morts. C’est normal, je n’étais pas un enfant gentil. » C’est un cauchemar. J’avais en moi quelque chose qui a fait que mes parents sont morts. Je me sentais responsable de la mort de mes parents, c’est de ma faute. Une sensibilité particulière. Être orphelin a été, pour moi, une calamité et une chance d’une certaine façon. Enfin...pas une chance, une providence. J’en ai fait quelque chose, par rapport au métier que j’ai choisi ou qui m’a choisi, je ne sais pas, qui est, au fond, de filmer, regarder, et presque faire naître les gens. Ce chagrin m’a nourri, constitué, fondé. Vous devez vous dire ? : « Il va bien, cet homme. » Optiquement oui, du côté de l’apparence sociale. Mais se sentir « illégitime » tout le temps est un sentiment terrible, très pénible. Je suis un survivant. Je ne devrais pas être là…
Le devoir de fidélité
C’était transmettre l’héritage de mes parents (un héritage moral puisque nous n’avions pas d’argent). Mon père était socialiste et un très bon résistant : je serai donc moi-même un « résistant »... Même s’il n’y a pas de guerre ! Aucune importance. Une fierté. Même pour ceux qui entretenaient des rapports moyens avec leurs parents, les orphelins réinventent une histoire exemplaire, des parents formidables, idylliques, épatants. Si leurs parents n’étaient pas morts, peut-être auraient-ils eu les mêmes problèmes que les autres enfants. Mais pour nous, orphelins, l’histoire est absolument revisitée, ripolinée, nettoyée à grandes eaux. On en fait une décoration, une fierté. Je pense que c’est ma fierté. Je n’ai pas d’autres mots : oui, fierté…
La légende
C’est le seul conseil qu’on puisse donner à des enfants orphelins: « Accroche-toi à des images. Construis ta légende ! »
Les « natifs d’un même pays »
Au Rwanda, au Cambodge, souvent dans des pays qui avaient connu la guerre, il m’arrivait une chose curieuse : je savais de source sûre que le petit enfant que j’avais en face de moi était un orphelin. […]Une fois que nous nous étions reconnus je leur disais : « Je sais qui tu es ! Regarde moi, tu vois, moi, je m’en suis sorti ! Tu peux y arriver aussi ! »





